Ecriture inclusive et point médian : et si l’on causait science ?

InclusiveL’année qui vient de s’écouler a été le témoin de débats animés autour de l’écriture inclusive, cet ensemble de recommandations qui vise à écarter de la langue (le français en l’occurrence) toute forme linguistique pouvant véhiculer des stéréotypes de genre. Cette question n’est pas nouvelle. On se rappelle ainsi les cris d’orfraie de l’Académie Française et les clivages qui sont apparus dans la société française lorsqu’Yvettte Roudy, ministre des Droits de la Femme de François Mitterrand, avait promu en 1984 la féminisation des noms de métiers. Plus de trente ans plus tard, cette incitation linguistique à la parité en milieu professionnel est pourtant largement acceptée: même si linguistes et sociolinguistiques montrent que cette parité terminologique est encore loin d’être atteinte dans la pratique, les voix s’opposant à cette féminisation sont désormais rares et le sujet ne fait plus débat sur la place publique.

Cette fois, c’est une autre question qui agite les esprits : celle du point médian, ce petit signe typographique censé être utilisé pour remplacer les emplois du masculin générique (« je remercie les millions d’électeurs qui m’ont accordé leur confiance ») par une forme composée de l’emploi masculin suivi du suffixe de sa forme féminine (« les millions d’électeur·rice·s »). Deux évènements ont assuré la promotion de cette controverse au sein du grand public : la sortie d’un ouvrage scolaire rédigé en écriture inclusive chez les éditions Hatier et, à l’opposé, la circulaire du gouvernement appelant l’administration à ne pas utiliser cette écriture neutre [1]. Très rapidement, les querelles sur genre et langue ont repris avec une vigueur renouvelée et une fois encore, les passions semblent l’emporter sur la raison critique. Ainsi en est-il d’une France qui a toujours eu du mal à penser son rapport à sa langue, comme le montre par exemple Daniel Luzzati dans son ouvrage sur l’orthographe du français [Luzzati 2010]. Ajoutez le sujet explosif de l’évolution du français à celui de la parité, vous avez là tous les ingrédients pour un débat à la française, où les symboles l’emportent sur les faits.

Sur ce blog consacré aux enjeux éthiques de la recherche en TAL, il me semble nécessaire de se focaliser uniquement sur des faits scientifiques qui peuvent éclairer le débat. La linguistique le peut-elle sur une question qui la concerne au premier chef ? Assurément, si les scientifiques parviennent à écarter tout a priori idéologique de leur analyse. Or, cela semble être rarement le cas, sans doute parce qu’il nous est difficile d’écarter toute passion sur un objet culturel qui nous définit intimement.

Langue et société : qui est l’œuf et qui est la poule ?

Wikipedia_logo_eggPrenons la question de savoir si la langue n’est que le reflet de la réalité sociale et qu’il est donc illusoire de vouloir la réformer par décret [Hagège 2017], ou si elle créée et véhicule des symboles qu’il convient de réformer pour lutter contre les stéréotypes genrés [Butler 1997]. La linguistique diachronique (i.e. qui s’intéressse à l’évolution de la langue) a été mise à contribution dans ce débat. Les réformistes favorables à l’écriture inclusive affirment ainsi que la règle d’accord selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin au pluriel (« Pierre et Marie sont amis ») n’est pas naturelle : il s’agirait d’une construction imposée aux XVIII° par volonté de domination masculine, alors que le latin comme le français jusqu’aux classiques tels Racine privilégiaient l’accord par proximité (« Pierre et Marie sont amies », accord au féminin car Marie est plus proche de l’adjectif). De nombreux faits tangibles sont évoqués pour appuyer cette analyse. On cite ainsi le grammairien Dominique Bouhours, qui écrit en 1675 que « lorsque les genres se rencontrent il faut que le plus noble l’emporte », le « genre masculin étant réputé plus noble que le féminin » selon son influent collègue Nicolas Beauze.

La démonstration n’est plus à faire de l’influence qu’ont eu les grammairiens [2] sur l’évolution du français. Toutefois, nous avons une connaissance trop imparfaite de l’usage réel de l’accord de proximité en français classique pour que la linguistique tranche ce débat. Dans un article récent (Télérama 3545-3546, pp. 67-69), Alain Rey affirme que l’accord de proximité fut peu utilisé en pratique, mais il ne détaille pas la nature des données sur lesquelles il forge cette observation : se base-t-il par exemple sur des actes de la vie administrative ou juridique quotidienne ? Pour défendre à l’opposé la réalité de l’accord par proximité, Eliane Viennot s’appuie quant à elle avant tout sur des œuvres littéraires telles que celles de Ronsard (Viennot 2017).

Le point médian : une introduction anodine ou un vrai facteur de risque ?

Votes_For_WomenAinsi, les réflexions linguistiques qui sont échangées sur l’écriture inclusive relèvent le plus souvent de l’argument d’autorité. Lorsque le point médian arrive dans le débat, nous ne sommes plus très loin du café du commerce (c’est à ce niveau que je range les arguments de type « esthétiques » sur cette forme écrite) ou de postures purement idéologiques. Tâchons donc d’étudier le point médian d’un point de vue purement objectif, en répondant à la question suivante : le point médian constitue-t-il un facteur de risque pour les individus ou la société ?

Suivant une approche éthique conséquentialiste, le point médian est un facteur de risque s’il est la cause d’un effet non attendu par rapport aux objectifs de son introduction [Lefeuvre-Haltermeyer et al. 2016]. Le point médian a pour objectif de participer à la réduction des stéréotypes genrés. Quelle pourrait être son influence à d’autres points de vue ? La réponse qui a été le plus souvent évoquée est celle des difficultés de lecture et d’apprentissage qu’entraîne son usage. Que peut nous dire la science, loin de tout parti pris partisan, sur ce sujet ?

Notons tout d’abord que cette question de facilité de lecture n’est pas anodine. L’ergonomie cognitive a en effet montré de longue date que des modifications de présentation mineures d’un texte écrit pouvaient avoir un effet sensible sur la qualité de lecture. Des expériences ont ainsi montré que la longueur idéale d’une ligne d’affichage dans une langue utilisant l’alphabet latin était de 60 caractères, et que, par exemple, réduire cette longueur de 33% ralentissait de 25% la vitesse de lecture [Duchnicky & Kolers 1983]. Burns et ses collègues (1986) montrent de même que les options de formatage des textes affichés sur un écran ont un impact sensible sur les performances (vitesse, erreurs) de lecture. Il en est de même de l’utilisation d’une police d’affichage avec ou sans empattement, ou du choix de la couleur d’impression [Götz 1998].

Ces exemples de facteurs influençant les performances de lectures ne concernent que des choix d’affichage assez anodins, à la différence de l’intégration d’un signe typographique tel que le point médian au sein même des mots. Il est donc raisonnable de poser que le point médian constitue un facteur de risque sur les activités de lecture. Reste à étudier sa criticité, c’est-à-dire l’importance réelle de l’impact de son usage, pour pouvoir trancher la question de son introduction dans la langue par une analyse de type coût / bénéfice.

Risque lié à l’usage du point médian : la psycholinguistique silencieuse…

A ma connaissance, seule une expérience suisse a tenté de mesurer l’impact de l’usage du point médian (ou du tiret) : elle concernait le cas très précis des noms de métiers rédigés en écriture inclusive (par exemple : instituteur·rice) au sein de textes complets [Gygax & Gesto 2007]. Cette étude montre un effet d’habituation très rapide, puisque le ralentissement de la lecture ne concerne que la première rencontre avec le nom de métier concerné. Il serait toutefois dangereux d’en généraliser trop rapidement ses conclusions :

– l’étude ne portait que sur les noms de métier, et non pas sur l’ensemble des dénominations concernant des personnes,

– les noms de personnes sont majoritairement formés avec un nombre restreint de suffixes (-é, –eur, –iste…) et ne mobilisent donc qu’un ensemble assez réduit de formes de rédaction en écriture inclusive.

– les sujets ayant participé à l’expérience étaient des adultes en possession de toutes leurs compétences langagières : les questions de l’apprentissage de la lecture, du handicap, dépassent la portée de cette étude.

Risque lié à l’usage du point médian : intuitions neurocognitives

HearReadBrainPuisqu’aucune étude expérimentale n’a à ce jour quantifié globalement l’impact du point médian sur les activités de lecture, je propose de nous tourner vers les acquis des neurosciences cognitives. Les études sur les pathologies liées à la galaxie des troubles DYS (dyslexie, dysorthographie, etc.) nous éclairent sur les chemins cognitifs de la lecture [Crunelle 2008]. Deux voies cognitives de lectures parallèles (redondantes ou alternatives) sont mobilisées lors de l’activité de lecture :

– d’une part, une voie dite d’assemblage (ou phonologique), qui repose sur une segmentation graphémique suivie d’une conversion graphème-phonème : on passe de la lecture des caractères et de leur association à la reconnaissance des sons de base de la langue : les phonèmes puis les syllabes,

– d’autre part, une voie dite d’adressage (ou lexicale) qui consiste en un accès direct global aux mots écrits par accès à un lexique conservé en mémoire à long terme.

La voie lexicale est privilégiée pour la lecture des mots courants (mémorisés et facilement activables) ou à la prononciation irrégulière (comme pour people en anglais), puisque dans ce cas la conversion graphème-phonème est inopérante. La voie phonologique est-elle privilégiée lors de la découverte de nouveaux mots, puisqu’on tente alors de s’appuyer sur les règles de conversion graphème-phonème régulières de la langue. C’est donc la voie privilégiée de l’apprentissage de tous les mots à prononciation ordinaire.

Considérons la forme neutre du pronom pluriel ceux/celles telle que recommandée dans une écriture inclusive : ceux·lles. On voit immédiatement que le point médian casse complétement les possibilités de conversion graphème-phonème, puisque le suffixe ·lles qui est incomplet, n’est pas prononçable. Il en va de même d’une écriture moins compacte et pourtant guère plus prononçable ceux·elles. Bien entendu, par une gymnastique cérébrale peu naturelle, on doit pouvoir arriver à recomposer la bonne lecture du mot. A priori, la charge cognitive supplémentaire engendrée par cette opération ralentira la lecture. Ce calcul cognitif additionnel reste toutefois totalement inaccessible aux personnes atteintes d’une dyslexie phonologique. On peut imaginer également l’impact négatif de l’usage du point médian sur des jeunes en plein apprentissage de la lecture, puisque l’apprentissage privilégie cette voie cognitive en se basant sur des règles aussi régulières que possibles.

La seule alternative cognitive pour lire aisément la forme ceux·lles est d’en passer par la voie lexicale. Pour cela, il faut toutefois que la forme ceux·lles ait été intégrée dans le lexique phonologique. Donc que la personne ait déjà appris sa prononciation après forces lectures répétitives. Mis à part les mots grammaticaux très fréquents, cette solution n’est accessible qu’aux lecteurs et lectrices assidues. Du point de vue de l’apprentissage de la lecture, on risque donc de renforcer, par l’usage du point médian, les différenciations sociales entre personnes qui bénéficient d’un environnement favorisant la lecture et les autres. Les personnes qui souffrent de dyslexie de surface (atteinte de la voie d’adressage) ne peuvent par ailleurs se reposer sur cette solution.

Ces observations neuropsychologiques ne sont que des indications du risque lié à l’utilisation du point médian. Il conviendrait de mener des études expérimentales pour estimer précisément la criticité de cet impact négatif. Ces études semblent toutefois supporter l’idée qu’en cherchant à réduire les discriminations liées au genre dans la langue, on peut renforcer les discriminations d’accès à la lecture liées à des critères sociaux ou au handicap.

L’expérience de [Gygax & Gesto 2007] nous montre que, dans certains conditions favorables, l’écriture inclusive avec point médian ne gêne pas la lecture. Son usage dans certains écrits politiques, scientifiques ou professionnels, et sur certaines formes très régulières (é·e·s) pourrait être tolérée afin de rappeler à coût réduit l’importance de la question des stéréotypes genrés. Mais sa généralisation par décret me semble avoir un impact négatif trop important sur certaines populations fragiles pour être envisagée sans la mise en place d’études expérimentales préalables.

Ecriture inclusive : et si l’on quittait un débat franco-français ?

255px-Flag_of_Quebec.svgAlors, quelles solutions face aux discriminations de genre, mais aussi de classe sociale ou de handicap ? De mon point de vue, le problème est mal posé et le point médian n’est simplement pas le bon outil pour atteindre les objectifs énoncés par les réformistes favorables à l’écriture inclusive. Plutôt que de débattre stérilement comme jusqu’à présent, la France serait bien avisée de regarder du côté d’autres démarches amorcées depuis des décennies dans certains pays. L’article de Télérama déjà évoqué cite ainsi, en reprenant les propos du linguiste Wim Remysen (Université de Sherbrooke) l’exemple du Québec, qui a adopté sans remous des recommandations d’écriture à la fois moins genrées et fluides à la lecture. Plusieurs principes guident ces recommandations :

  • Favoriser l’utilisation de termes épicènes, c’est-à-dire qui peut être employé au masculin comme au féminin sans changer de forme, comme élève ou réformiste,
  • Ne pas utiliser le masculin générique,
  • Eviter la surabondance des formes masculines et féminines juxtaposées (les citoyens et les citoyennes),
  • Enfin, employer des termes neutres qui peuvent regrouper les deux genres (la communauté scientifique plutôt que les chercheurs et les chercheuses)

Ces recommandations vous paraissent trop lourdes et plus difficiles d’emploi que le point médian ? Relisez ce billet : il a été écrit en tentant de les respecter. Y avez-vous rencontré une difficulté de lecture, des lourdeurs terminologiques ou des stéréotypes genrés ? Non ? Dès lors, pourquoi recourir au point médian ? N’est-il pas le reflet d’une certaine paresse linguistique, là où outre-Atlantique, on joue avec sagacité avec le français pour le faire évoluer vers le reflet d’une société plus paritaire ?

[1] JO du 22 novembre 2017. Cette circulaire va au rebours des recommandations du Haut Conseil pour l’Egalité entre les Hommes et les Femmes

[2] Connaissez-vous des grammairiennes influentes ? Moi non, activité réservée à la gente masculine ?

References

Burns et al.  (1986) Formatting space-related displays to optimize expert and non-expert performance, SIGCHI’86 Human Factors in Computer Systems, ACM, N-York, 275-280

Butler J. (1997) Excitable speech: a politics of the performative. New York: Routledge.

Crunelle D. (2008) Les dys … dyslexies et autres troubles. Recherches n° 49, Troubles du langage et apprentissages, 2008-2

Duchnicky, J. L., & Kolers, P. A. (1983). Readability of text scrolled on visual display terminals as a function of window size. Human Factors, 25, 683-692

Götz V. (1998) Color and type for the screen. Grey Press & Rotovision, Berlin, RFA

Gygax P., Gesto N. (2007) Féminisation et lourdeur de texte. L’année psychologique, 107, pp. 239-255.

Hagège C. (2017) Ce n’est pas la langue qui est sexiste, mais les comportements sociaux. Le Monde, 26 décembre 2017.

Lefeuvre-Halftermeyer A., Govaere V., Antoine J.-Y., Allegre W. , Pouplin S., Departe J.-P., Slimani S., Spagnulo S. (2016) Typologie des risques pour une analyse éthique de l’impact des technologies du TAL. Traitement Automatique des Langues, TAL, vol. 57 n° 2. pp. 47-71

Mayhew D.J. (1992) Principles and guidelines in software user interface design. Prentice-Hall

Luzzati D. (2010) Le français et son orthographe. Didier, Paris. ISBN 978-2-278-05846-4.

Marshall, J. C.; Newcombe, F. (1973) Patterns of paralexia: a psycholinguistic approach. Journal of Psycholinguistic Research. 2 (3): 175–99.

Viennot E. (2017) Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue franaise (2nde édition augmentée). Editions. iXe

 

Vous avez dit progrès ?

Par : Jean-Yves Antoine

Drawing of an old Raschel machine - Source: Josef Worm: Die Wirkerei und Strickerei. 2. Aufl. Leipzig, 1920

Il y a quelques semaines, le responsable de formation que je suis a été sollicité par un étudiant en Master Entrepreneuriat. En relation avec une entreprise dite innovante, il désirait que je diffuse auprès de mes étudiants un questionnaire sur leurs attentes en matière d’objets connectés. Vous savez, ces smartwatch qui vous permettent de suivre vos déplacements quotidiens, vos paramètres physiologiques et enregistrer sur le cloud ces informations pour votre confort. Ayant refusé poliment de donner suite à sa demande pour des raisons éthiques, un débat s’est amorcé sur la portée de ces dispositifs mobiles. Mon interlocuteur n’avait aucune notion d’éthique, qui semblait se rapprocher d’un jugement négatif sur les profits de sa future entreprise dans son esprit. Après quelques échanges la conclusion est tombée, cinglante : « oui je comprends vos réserves, mais je ne suis pas comme vous, je suis pour le progrès ».

Ah cher Progrès, que ne justifie-t-on en ton nom ! L’Etat, la société dans son ensemble, finance nos activités de recherche au motif que nous devons être moteurs d’innovation et de progrès techniques. Chercheurs en technologies langagières, nous travaillons ainsi sous une injonction permanente de contribuer au mouvement perpétuel du progrès. Nous nous en réclamons d’ailleurs le plus souvent. Mais nous interrogeons-nous sur ce qu’est le progrès ?

La question peut étonner tant progrès rime avec civilisation dans l’inconscient collectif. Pourtant, le concept de progrès n’est pas toujours allé de soi. Tout en développant un corpus scientifique conséquent, mais aussi une technologie trop ignorée, la Grèce antique n’associait pas une idée de progrès linéaire à sa recherche de connaissance : le monde grec apparaissait comme indépassable, simplement contraint par des limites religieuses qu’il convenait de ne pas enfreindre. Au Moyen-Age, Chine, Inde et Europe ont également développé un savoir technique de plus en plus poussé. En Europe, ces innovations étaient pourtant adoptées avec prudence, la société médiévale prenant le temps de jauger leur utilité globale. Refusant une notion de progrès utilitariste au profit du maintien d’un équilibre entre Terre et Ciel, la Chine laissa de son côté d’autres civilisations profiter de son inventivité technique. La Renaissance, pourtant avide de connaissance, ne changea rien à cette situation et un Louis XIV pouvait encore à l’aube du XVIII° siècle interdire tout simplement par décret la dissémination d’une nouvelle technologie menaçant l’équilibre du système corporatiste de l’Ancien Régime. Ainsi, en dépit d’un indéniable esprit d’innovation, ces siècles ne se vivaient pas comme participant à la grande marche d’une évolution humaine guidée par le progrès techniques.

A la suite de la révolution mécaniste amorcée par Descartes, ce n’est qu’avec les Lumières que le «Progrès » se construisit comme parfait symbole de l’action bénéfique humaine. Avec la révolution industrielle, il allait rapidement tenir lieu de gloire et phare de l’humanité. Presque deux siècles plus tard, le piédestal du progrès technique vacille quelque peu à l’aune du réchauffement climatique, mais cette construction intellectuelle reste solide. Notre jeune étudiant peut ainsi justifier sa démarche : le Progrès est le moteur perpétuel de l’évolution humaine, rien ne saurait le remettre en question.

Dans cette affaire, le progrès technique auquel nous participons comme chercheurs se pare de toutes les vertus : témoignage de l’esprit d’inventivité d’homo sapiens sapiens, il n’influe pas sur une civilisation humaine dont il n’est que le produit. On parle ainsi de neutralité de la technologie comme on parlerait de neutralité du net : lorsqu’une technologie pose souci, ce sont uniquement ses mésusages qui sont discutables.

Neutralité du progrès technique ? Voire… A l’heure où les émissions carbonées menacent la planète, j’aime à citer l’exemple du moteur à explosion, extrait du livre très éclairant de François Jarrige, Technocritiques (Jarrige, 2014). Devenu fiable au début du XX° siècle, le moteur à explosion permit l’apparition de véhicules individuels, mais aussi d’utilitaires robustes. Il est très éclairant d’observer comment cette innovation fut adoptée par les populations occidentales. L’adhésion pour le camion fut immédiate : d’une puissance de traction bien supérieure, il pouvait suppléer utilement au cheval dont la présence dans les villes posait par ailleurs des problèmes d’hygiène de plus en plus importants. A l’opposé, l’utilité de la voiture individuelle fut tout de suite questionnée. Face aux premiers accidents routiers, de multiples arrêtés ont été pris par des municipalités pour limiter la vitesse des automobiles, au grand dam de leurs promoteurs : le président de l’Automobile Club de France clame ainsi que « le progrès réclame des victimes » ! Les défenseurs de l’automobile caricaturent alors la position de leurs opposants en mettant en exergue une résistance passéiste au Progrès. Pourtant, ces critiques étaient justifiées dans la société de l’époque : la mobilité des populations était faible et assurée efficacement par le chemin de fer. La famille et les amis habitant dans un environnement proche, les congés payés n’existant pas encore, l’objet technique « automobile » n’était d’aucune utilité, à l’opposé de l’objet technique « camion », mu pourtant par le même dispositif thermique. De fait, l’automobile ne répondait qu’au désir d’autonomie individuelle de la société aisée des Années Folles, qui pesa de tout son poids pour une acclimatation sociale de cette nouvelle technologie. Ce ne sera qu’au tournant des années 1960 que la démocratisation de l’automobile sera acquise, avec les conséquences que l’on connait sur nos modes de vie quotidiens.

Voiturette Renault - domaine public

Ainsi, l’invention du moteur à explosion était une innovation technique qui avait une utilité tout de suite perçue par ses contemporains. Mais l’automobile individuelle par elle-même ne répondait pas aux besoins de la société de l’époque. Peut-on dès lors parler de progrès inéluctable à l’arrivée d’une Renault Type A en 1898 ? Je me permets d’en douter. On ne peut de même nier que les automobiles furent de tout temps utilisées pour ce à quoi elles sont été conçues (je ne parle pas ici des courses de Rallye-Cross avec 2CV démolies au milieu de champs boueux). La pollution automobile ne peut donc être considérée comme un mésusage du moteur à explosion. Non, simplement, la technologie automobile, comme toute technologie, n’est pas neutre. Et ses opposants s’interrogeaient simplement sur le sens du progrès, en se demandant quelles technologies étaient vraiment bénéfiques en termes de bien-être. Est-ce là une attitude passéiste que de prendre le temps d’une telle réflexion ? En tous cas, nous sommes loin ici de notre jeune étudiant obéissant à la loi supérieure du Progrès. Ce qui ne veut pas dire que nous le refusons…

Que peut enseigner ce retour historique sur nos activités de chercheurs en TALN ? Comme Louis Renault, nous sommes des créateurs de nouvelles technologies. Comme lui, nous participons à la marche d’un progrès technique qui est questionnable de par ses impacts. Les technologies numériques telles que le TALN revêtent une dimension virtuelle qui les rend plus propres, plus acceptables a priori aux yeux du public. Pourtant, leur impact n’en est pas moins réel. Il peut même être physique ! Pour le montrer, je vais prendre un exemple que j’aime beaucoup car il est inattendu mais parfaitement documenté. Il s’agit de l’utilisation des technologies vocales par les préparateurs de commande des grands centres logistiques tels que ceux d’Amazon. Afin de permettre un travail mains libres, les préparateurs de commande sont guidés dans leur mission grâce à un dialogue oral homme-machine : dès qu’un produit a été récupéré, le système de dialogue envoie immédiatement une commande vocale guidant le préparateur vers un nouveau produit commandé. Ce mode de gestion entraîne une densification du travail intéressante en termes de productivité. Il se trouve que l’Institut National de Recherche et Sécurité a monté que ce mode de gestion du travail par une technologie langagière peut entraîner une augmentation des lombalgies ou des troubles musculo-squelettiques de par la surcharge de travail qu’elle induit (INRS 2009). Voilà un bel exemple à mes yeux : l’utilisation d’une commande vocale à la place d’une bête fiche papier de mission est-elle vraiment un progrès portant la marque du génie humain ? Le choix d’une augmentation de la productivité au mépris de la santé de l’employé n’est-il pas plutôt un exemple de choix sociétal permis par le progrès technique ?

Cet exemple peut paraître isolé, caricatural du point de vue du TALN. Il n’en est rien. De nombreuses études en sociologie du travail ont montré que l’automatisation des tâches permises par les machines, puis les robots automates ont successivement profondément changé les conditions de travail tout d’abord des ouvriers et artisans, puis des professions intermédiaires (cols blancs). Les technologies numériques intelligentes, parmi lesquelles se trouvent le TALN, s’intéressent désormais à des activités complexes relevant de professions intellectuelles supérieures : les analystes financiers sont désormais remplacés par des algorithmes, de même que Google lance des «Google Award for Computational Journalism» où les technologies langagières vont suppléer au travail d’investigation du journalisme ? Au vu de ces exemples, l’impact de nos recherches ne peut être nié…

Dès lors quelle attitude pour le chercheur en traitement automatique des langues, mais aussi le citoyen intéressé par l’émergence des technologies langagières dans un contexte big data ? Doit-on refuser tout progrès technique ? Doit-on devenir schizophrène et créer de nouveaux systèmes tout en étant persuadés de leurs effets néfastes ? La question n’est jamais facile à trancher, mais avoir un regard lucide sur nos activités serait déjà utile : ne pas penser que le progrès technique est un Moloch aveugle auquel on doit se plier, se dire que chaque innovation est l’occasion d’un choix de société qui nous permet de réfléchir au sens de nos actions et aux priorités que l’on se donne dans nos modes de vie. Et lorsque des choix ont été faits, consciemment ou non, par la société, être toujours aux aguets sur leurs conséquences éventuellement néfastes.

Ma grand-mère pensait que les systèmes de dialogue homme-machine que je concevais allaient mettre des employés au chômage. Si elle savait qu’en plus, ces derniers iraient chercher leurs allocations avec une lombalgie…

Pour aller plus loin

INRS (2009) Fiche pratique de sécurité ED 135. Préparation de commande guidée par reconnaissance vocale.

JARRIGE F. (2014) Technocritiques : du refus des machines à la contestation des technosciences. La Découverte.